Quatre ans après le début du conflit en Ukraine, la géographie gazière mondiale a été profondément remodelée. La volonté de l’Union européenne (UE) de se prémunir contre le chantage énergétique russe, comme lors des coupures de 2009, 2014 et 2022 a provoqué une réorganisation des chaînes d’approvisionnement. Au-delà de cet aspect sécuritaire, l’UE a également boycotté le gaz russe pour priver Moscou des revenus finançant son effort de guerre.

Ainsi, les exportations russes vers l’Europe se sont effondrées, passant de 45% à environ 13% des parts de marché en 2025, la quête de nouvelles sources d’exportations vers les pays «amis» s’intensifie, notamment vers l’Inde et la Chine. Dans ce contexte de raréfaction de l’offre fiable et de volatilité des prix (le TTF ayant dépassé 50€/MWh début 2026), le Canada, grâce à l’entrée en service de son premier terminal GNL à Kitimat, se trouve en position de fournisseur alternatif. L’enjeu stratégique est de savoir si le Québec et le Canada peuvent capitaliser sur cette brèche géoéconomique pour diversifier leurs débouchés et jouer un rôle stabilisateur sur le marché transatlantique.

La percée canadienne sur le marché asiatique comme prélude à l’Europe

Selon les statistiques officielles, l’intégration du Canada dans la nouvelle donne gazière se concrétise. Depuis juillet 2025, le terminal de Kitimat permet au pays de briser son ancien monopole commercial avec les États-Unis. En février 2026, les exportations vers les États-Unis ont reculé de 6% en raison de conditions climatiques plus douces, tandis que les expéditions vers d’autres pays (notamment asiatiques) ont bondi à 45,3 millions de gigajoules. Cette tendance s’inscrit dans une hausse globale de la production canadienne, qui a atteint des sommets en janvier 2026 avec 760,5 millions de gigajoules.

Cependant, ce premier virage est asiatique : pour l’instant, tout le GNL canadien part vers l’Asie. L’Europe, bien que demandeuse, reste un marché de second rang, pénalisée par des coûts de transport plus élevés et des contrats historiques avec les États-Unis et le Qatar. Le véritable diagnostic géoéconomique pour le Québec et le Canada réside donc dans leur capacité à convertir cette performance logistique en influence politique sur le théâtre européen, où la guerre économique entre l’UE et la Russie fait rage.  

Le Québec, interface politique et hub énergétique potentiel

Cependant, si le Canada-Ouest assure la production et l’exportation physique, le Québec possède un atout géoéconomique majeur dans le contexte de rupture avec Moscou : son positionnement politique et industriel.

Premièrement, la carte géopolitique de l’énergie propre: l’Europe cherche à sortir du gaz russe tout en verdissant son mix énergétique via l’hydrogène et le biométhane. Le Québec dispose de ressources hydroélectriques massives et d’un savoir-faire en électrolyse. Selon des analystes de l’Oxford Institute for Energy Studies, les entreprises québécoises pourraient devenir fournisseurs de «molécules vertes» (hydrogène vert, ammoniac) vers l’Europe de l’Ouest, profitant des corridors maritimes de l’Est du Canada.

Deuxièmement, la fin de la dépendance aux États-Unis : la hausse des exportations canadiennes vers les marchés outre-mer réduit mécaniquement la dépendance du Canada au marché américain unique. Pour le Québec, industrialisé et tributaire des importations, cet équilibre est crucial. En renforçant les liens énergétiques directs avec l’UE, le Canada se dote d’un levier de souveraineté nationale. Le Québec, porte d’entrée francophone en Amérique du Nord, pourrait devenir un partenaire privilégié des entreprises européennes (TotalEnergies, EDF) cherchant à sécuriser des approvisionnements hors Russie.

Un scénario de «pont énergétique» pour 2027

Avec la mise en service de capacités d’exportation accrues, le Canada pourrait, d’ici 2028, capter jusqu’à 10% des nouveaux contrats GNL européens. Le Québec en bénéficierait indirectement via la construction de chaînes de valeur dans les ports de l’Atlantique (Saguenay, Lévis) pour la transformation du gaz en produits dérivés (méthanol, hydrogène).

Si la Russie continue de fermer les vannes vers l’Europe, l’Allemagne et la France se tourneront naturellement vers les fournisseurs stables que sont les États-Unis, la Norvège et le Canada. Ce dernier répond à l’exigence de sécurité énergétique posée par les sanctions: prévisibilité des prix et absence de chantage politique.

L’éclatement de l’axe gazier Europe-Russie ouvre une fenêtre de tir historique pour le Canada. L’Europe se prépare à un hiver 2027 potentiellement difficile avec la fin programmée des imports russes. La montée en puissance des exportations canadiennes démontre la capacité logistique du pays à répondre à la demande mondiale. Enfin, un débouché économique supplémentaire pour le Canada à ne pas négliger.